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Les « live » : tenter de faire œuvre utile

Pour plusieurs artistes, se faire refuser la scène est un supplice. Plus qu’un désagrément, c’est aussi leur gagne-pain et ce qui rythme les semaines à l’ordinaire. En temps d’incertitudes, il faut se raccrocher à du concret. C’est ce que bien des musiciens ont fait. Ils se sont tournés rapidement vers les réseaux sociaux pour des « lives » dans des conditions assez particulières en raison du confinement.

Donne-moi des mots qui sonnent, des mots qui résonnent

Si le public ne peut plus sortir pour venir vous voir dans un bar ou une salle de spectacle, c’est à vous de vous rendre disponible, non ? En tout cas, plusieurs musiciens ont décidé d’aller dans ce sens. Les exemples sont multiples : Safia Nolin, Maude Audet, Les Rats d’Swompe, Louis-Philippe Gingras, Marie-Clo et bien plus ont offert des prestations en direct. En Ontario, Le Réveil ne s’est pas fait prier pour embarquer dans cette mouvance et mettait rapidement un programme sur pied pour soutenir les artistes.

Le Réveil En Direct

Le Réveil et Le Grenier musique vous invite à performance en directe de Joey Robin Haché qui sera diffusée en direct sur Facebook ce jeudi soir 19 mars 2020.Nous serons en directe à l'heure ci-dessous, veuillez vous situer selon l'heure de votre région : 17h HAP // 18h HAR // 19h HAC // 20h HAE // 21h HAACoût d’admission : Nous vous invitons à faire un don, au montant de votre choix, tout au long de la soirée. Vous pouvez faire votre contribution en utilisant les options suivantes : – Paiement PayPal : paypal.me/jrhmusique– Transfer direct: joeyrobinhache@gmail.com

Posted by Le Réveil on Thursday, March 19, 2020

En fait, l’organisme était déjà prêt. Pour ceux qui ne les connaissent pas encore, Le Réveil est un projet mené par William Burton et qui se veut une centrale pour le contenu francophone en Ontario. L’organisme était déjà dans une phase de préparation pour faire des « lives » puisque de nouvelles options s’ajoutaient à leur application mobile. L’organisme a tout simplement pris un peu d’avance et commencé avec quelques sessions sur Facebook. Celles-ci vont migrer vers l’application mobile petit à petit. « Depuis décembre, on travaillait à développer la deuxième phase de notre application qui permettrait de la diffusion en direct. Et ça nous permet de ne plus être associés aux autres plateformes comme Instagram ou Facebook. Parce que si on fait un live et que Facebook n’aime pas notre live, ou encore considère qu’on n’a pas les droits d’une chanson, même si nous les avons payés, il nous coupe. Notre application mobile est complètement autonome. »

Alors que la peur que ces sessions sur les réseaux sociaux ne deviennent qu’une autre activité non rémunérée des artistes, des structures se sont proposée pour encadrer le tout et assurer une compensation aux artistes. C’est notamment le cas du Centre National des Arts qui a lancé une initiative, #CanadaEnPrestation (et en anglais #CanadaPerforms), en association avec Facebook. Le concept est assez simple. L’organisme choisit des artistes à travers le Canada qui auront un cachet de 1000 $ pour leur performance. On y retrouve des musiciens dans les deux langues officielles dont William Prince, Étienne Fletcher, Quasar, Arthur l’Aventurier, mais aussi de plus en plus des littéraires comme Margaret Atwood. C’est très diversifié. Pour donner un exemple, le groupe Whitehorse pour sa part à dépasser le cap des 68 000 visionnements avec sa prestation ! Ce n’est pas rien !

Pour que tous ces artistes soient rémunérés, le CNA a injecté 100 000 $ alors que Facebook Canada a pour sa part injecté 500 000 $. Du côté francophone, la première à présenter ses chansons était Lisa Leblanc.

Mais les artistes eux ?

Lisa Leblanc ne mâche pas ses mots quand elle parle de son expérience de « live » sur Facebook.  « Il y a de quoi de super le fun avec les lives ! Ben et moi, on ne joue jamais en duo et même moi en solo, c’est rare… Tu peux plus parler avec les gens. Ils te posent des questions. Quand un dude chaud me crie une question dans la crowd, usually je l’ignore. Parce que je le trouve gossant. Mais là, c’est une autre game. Le monde te dit des choses super touchantes. » Elle a tellement aimé la première expérience, qu’elle et Benoit Morier en ont remis une semaine plus tard. Cette fois-ci, elle ramassait des dons pour le fond d’urgence COVID-19 de Centraide. « La seule chose que je sais faire, c’est jouer de la musique. Si ça peut aider financièrement quelqu’un pour qu’il passe à travers, sign me up ! Mais je suis consciente que je suis privilégiée. Si un musicien a besoin de faire ça pour des tips, fais-le, bon Dieu ! » Et Lisa Leblanc a raison. Alors qu’elle ne dépend pas de ces revenus pour vivre, de nombreux artistes ont un pressant besoin de liquidité pour subvenir à leurs besoins de bases et ces sessions en direct sont une excellente façon d’amasser des pourboires.

Concert livestream!

Posted by Lisa LeBlanc on Friday, March 20, 2020

Il y a aussi de nouveaux avantages de ces contenus qui commencent à ressortir. Le matériel ne disparaît pas une fois la session en direct terminée. Cela permet un rayonnement plus grand que l’événement original. Ça permet aussi de joindre des gens qui ne seraient peut-être pas au spectacle. « J’ai l’impression que c’est quelque chose qui va nous rester après. On oublie qu’il y a toute une crowd qui ne sort pas ou qui n’est pas capable de sortir. Je pense à mes amis qui sont parents. Ils ne peuvent pas sortir toutes les fins de semaine pour voir des shows. Donc pour des gens, je pense que c’est parfait. »

Une initiative qui fait l’unanimité ? Non…  

On peut célébrer le fait qu’une organisation comme Facebook décide de créer un fond pour rémunérer les artistes. Mais est-ce que cet argent est donné seulement de bon cœur ? Il n’est pas question ici de remettre en cause les intentions des gens de Facebook Canada lors de la décision de rémunérer les artistes. Par contre, ils ont tout à gagner dans ceci. Les prestations étant hébergées sur leur réseau social, cela leur permet de contrôler entièrement la donnée. Et c’est ça, le nerf de la guerre. C’est là où l’argent réside. C’est ce que croit Guillaume Déziel qui a publié un texte d’opinion dans La Presse la semaine dernière. Celui qui a été très impliqué dans le milieu musical avec le groupe Valaire, est aussi un connaisseur des nouvelles tendances en lignes. Il a siégé sur de nombreux groupes de réflexions, dont musiQCnumérQc et il est l’un des 12 co-auteurs du mémoire : Le virage numérique au Québec — Recommandations en 6 thématiques.

« Tout le monde se gardait une petite gêne par rapport aux lives parce que ça contrevient à l’ensemble des ententes qui existent. Ça contrevient aux droits d’auteurs. En fin de compte, même si ce sont des membres de l’UDA ou de la Guilde, les syndicats ne vont pas aller poursuivre leurs membres parce qu’ils s’exploitent eux-mêmes en dehors des ententes. » Parce qu’il faut le dire. Ces fonds mis sur pieds aident à mettre en place des spectacles qui échappent à l’ensemble des gains des regroupements d’artistes fait dans le temps. Facebook ne paie pas chaque fois que quelqu’un écoute une chanson. Ce flou qui existe par rapport aux droits d’auteurs sur le web permet peut-être d’aider les artistes à court terme, mais fait mal à l’ensemble de l’industrie à long terme.

Des alternatives ?

Oui, il existe d’autres façons de faire. Mais ces solutions sont méconnues du milieu parce que l’industrie canadienne a tardé à exploiter sérieusement le web. La question des droits d’auteurs sur les grandes plateformes numériques est encore au centre de nombreuses discussions. Spotify, Facebook, Netflix, Amazon et autres géants du web peuvent, pour le moment, profiter d’un certain laxisme par rapport à leurs pratiques. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne paient aucun droit d’auteur. Mais est-ce que les revenus sont redistribués de manière équitable et pour la bonne santé de l’industrie à long terme ? C’est une question qui est encore en suspens. Et qui demanderait un article à elle seule !

Ce qui ne veut pas dire que des alternatives n’existent pas aux géants. « Tout le monde échappe la possibilité d’utiliser les réseaux sociaux comme accroche pour amener les gens dans un univers où il contrôle la porte, la billetterie et la donnée de l’utilisateur. C’est le nerf de la guerre. Ticketmaster n’est pas multimilliardaire pour rien. Ils utilisent la donnée sur l’utilisateur. Il y a en a des solutions qui existent en ce moment et que n’importe quel bricoleur web qui ne connaît pas une traitre ligne de code peut assembler. Comme prendre un Squarespace avec un plug-in MembreSpace, un compte Mailchimp et un compte Vimeo que tu intègres pour la vidéo. »  

D’autres possibilités s’offrent aux créateurs comme des comptes Patreon ou encore plus axé sur le marché français Tipee. Les musiciens peuvent alors offrir du contenu original en primeur avec des liens sécurisés. Ceux-ci fonctionnent principalement sur des bases mensuelles. Il faut donc offrir régulièrement des exclusivités. Une autre venue est Twitch qui permet aisément le pourboire. Toutes ces solutions reviennent quand même toujours au concept d’offrir de l’exclusif aux fans pour les inciter à dépenser. Par contre, toutes ces options ne vous donnent pas entièrement le contrôle sur la donnée. S’il vous est possible d’en récupérer une partie, ces plateformes profitent de vos fans pour en tirer la donnée et l’utiliser à des fins publicitaires.

L’après

Peut-être qu’après cette crise, nous pourrons nous arrêter pour réfléchir à des questions pour encadrer les « lives » sur le web et les réseaux sociaux. Étant donné la popularité et la pérennité de ces initiatives, ce serait bien que ce soit fait dans le respect des œuvres d’artistes. Il s’agit aussi de mettre la balance du pouvoir dans les mains des artistes et ainsi pallier les pertes de revenus des ventes physiques des dernières années.

Parce que l’art c’est important dans notre société. Son impact crucial se fait sentir plus que jamais en ce moment. Et ce serait bien que nos créateurs puissent rayonner et vivre à leur juste valeur pendant les années à venir.  

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